YOCHK'O
YOCHK'O 

Titre

En 2008, j’ai visité une exposition que d’aucuns ont qualifiée d’inquiétante, voire d’intolérable, intitulée “Le Monde des Corps”, organisée par l’anatomiste allemand Gunther von Hagens. De véritables corps, animaux et humains, parfaitement conservés par un procédé nouveau, la “plastination”, remplaçaient les “écorchés” en carton ou en cire durcie, pour présenter les organes, en place ou séparés de l’organisme complet. Ces corps, disposés en majesté ou débités, pour mieux découvrir leur structure, étaient un hommage à la création de la vie, à l’évolution des espèces (l’être humain et l’animal étaient présentés parfois en vis-à-vis), et évoquaient en même temps un rappel historique des représentations graphiques de l’anatomie dans les siècles passés, quand les médecins risquaient, en disséquant les cadavres, les foudres des intégristes religieux qui pouvaient les mener au bûcher. Un hymne à ce que les inventeurs de la chronophotographie, Etienne-Jules Marey, nommait la “machine humaine”. J’avais à l’époque, trouvé cette exposition grandiose, didactique, respectueuse et terriblement humaine. Je me souviens par exemple d’une femme enceinte de huit mois, allongée voluptueusement sur un sofa, dont le ventre ouvert découvrait le fœtus qu’elle portait lorsqu’elle mourut. Ce raccourci de la vie, de la mort et de l’amour était sublime.

3695

Yochk’o Seffer a choisi, dans sa série “Chromophonie” (sculptures sonores), de faire une anatomie de notre société de consommation. Et elle n’est pas, contrairement à l’exposition allemande, un hymne à l’ingéniosité qu’a eue la nature à placer dans un certains volume un grand nombre d’organes aux fonctions tellement différents et pourtant liées. Ses objets étonnants  font plutôt penser à des organes débranchés, figés dans une coulée de lave ou de boue, dépossédés d’une quelconque signification, sinon de dénoncer notre course folle à la production d’objets superflus, les emballages, dont nous ne sommes même pas capables d’effectuer le recyclage complet. Yochk’o, lui, les recycle en objets qui n’en sont pas moins inutiles, mais offrent avec insistance la spectacle de leur inutilité couplé au spectacle de leur esthétisme quelque peu décalé. C’est pathétique comme tout organisme écorché, mais d’un dérisoire qui s’affiche. Une caricature de ce qu’est réellement un instrument à vent : une série de tuyaux, de coudes, de tringles, de soupapes, d’humidité, aussi inquiétante qu’une anatomie humaine ou animale, comme les deux poumons, la trachée artère et le larynx, arrachés au corps, exhibés dans leur nudité primitive et pourtant essentielle pour un souffleur de vent comme doit l’être tout saxophoniste. Ainsi, le n° 3695, architecture intestinale qui montre crûment le poids de ses entrailles pendouillantes, râle-t-il, quand on lui souffle dans les bronches, comme un vieillard exténué. C’est à la fois beau et drôle, étrange et angoissant. Les autres compositions organiques semblent aussi avoir été prélevées sur des corps de mutants (n° 3683, 3689, 3692). 

3708

Ce n’est pas le cas des n° 3697, 3699 et 3708, qui nous donnent la sensation bizarre d’être autant de colonnes vertébrales de droïdes accidentés, les restes de “Star Wars”, conservés dans un improbable musée des Invalides. Quant aux objets, il ne fait aucun doute sur leur fonction qui est d’être soufflés, les becs en font foi, et cela malgré leur nette apparence d’aspirateur balai. Mais aspirer ou souffler, comme chacun le sait, ce sont les mêmes organes qui le font : les poumons. Encore une histoire de saxophone !

3567

Saxophoniste, quel beau mot ! Et c’est par l’ébauche d’un coude métallique d’un saxophone (n° 3567) qui semble avoir crevé la toile à la jointure de trois à-plats, bleu nuit, ocre jaune et bleu de Prusse, pour surgir à nos yeux dans une provocante chemise hawaïenne rouge et blanche. Le pavillon est bizarrement phagocyté par le ventre rebondi de l’instrumentiste, une rondeur qui nous est familière depuis plusieurs années. Quand l’artiste confond le corps de laiton avec son propre corps, c’est un message qui nous est adressé de visu : le couple instrument - instrumentiste est nécessairement gémellaire, et plus encore siamois. 

3643

D’autres toiles sont moins évidentes et moins triomphalistes, où l’on discerne le dessin clés, de leviers, de spatules, de tringles articulant des formes circulaires, les mécanismes ingénieux d’Adolphe Sax, bien sûr, (n°3643). Parfois, la fusion de l’instrument et du souffleur de vent est poussée à tel point que seul un œil attentif peut deviner non seulement une silhouette humaine mais aussi la machine, qu’elle soit saxo (n° 3588, 3593, 3594, 3636) ou sculpture sonore (n° 3586, 3592).

3647

Si “Le Monde des corps” était une sorte de “Leçon d’anatomie du docteur Tulp”, où le regard des visiteurs de l’exposition remplaçait les visages curieux, assidus, étonnés des chirurgiens invités à assister à cette dissection d’un corps humain peinte par Rembrandt, “Les Demoiselles d’Avignon”, la tableau de Picasso qui ouvre la voie au cubisme, est à sa manière une autre leçon d’anatomie qui se voulait indifférent aux contingences scientifiques. Les formes humaines des peintures de Yochk’o, homme ou femme, répondent au même refus de la représentation objective. Mais il est aisé de voir ce que l’artiste ne se propose pas de cacher, la nudité féminine (n° 3602, 3623, 3625, 3629, 3647, 3648), plus rarement la nudité virile (n° 3571, 3630, 3649). 

3624

À chacun d’interpréter, à chacun de reconnaître ce que bon lui semble. Une chose est certaine : la morphologie humaine bousculée, désarticulée, rarement aussi paisible que cette femme un peu triste n° 3624 qui n’en présente pas moins ses deux seins et une invagination caractéristique et en bonne place, bien que cubiste et de profil.

Les couples en pleine copulation sont présents eux aussi. Certains sont imperceptibles et sans doute le spectateur doit-il dévoiler ses propres fantasmes pour goûter le plaisir de ces étreintes un peu sauvages et camouflées. 

3654

 

Le n° 3654 est, lui, bien identifiable, un couple enlacé qui fait penser à une icône orthodoxe, dont les formes se fondent dans un crépuscule de traits charbonneux, zébré de violents et fins coups de griffes écarlates. Et le n° 3597 qui représente un assemblage à la fois acharné et désincarné, où règne une seule paire de fesses, de toute évidence féminine, et où transparaît clairement le modèle Picasso.

Yochk’o cite en effet Picasso comme l’un de ses inspirateurs. Une autre source pour lui est Picabia. Là, il ne s’agit pas de cubisme, mais de “Transparence”, comme le dévoile un titre du maître de la surimpression. Les différents éléments d’un corps ne sont pas déstructurés, écartelés, mais empilés sur plusieurs niveaux, mêlant le gros plan aux plans en pied du personnage.

3665

Ce procédé est largement présent dans les tableaux de Yochk’o. Aussi, vais-je plutôt évoquer ce que j’appellerai en dehors de tout accord (parfait) avec l’artiste, les “tarots de Yochk’o Seffer”. J’insiste sur le son taro car, bien entendu (et bien écouté), il se mêle en sonorités avec celles du mot taragote (tàrogato en hongrois), cet instrument à la voix profonde, chaude et doucement râpeuse comme un coupon de velours, dont Yochk’o nous caresse les oreilles et régale nos sentiments, disons-le, amoureux. Mais je reviens au tarot, et Yochk’o a peint en les systématisant toute une série de toiles qui sont structurées comme la représentation des figures de jeux de cartes. Une diagonale sépare deux zones sur des à-plats à une, deux, trois ou quatre couleurs. Au dessus de cette diagonale, un personnage ou des éléments de personnage, ou l’une de ces formes un peu cauchemardesques qui laissent le spectateur pantois, et en dessous de la diagonale, la même image , en symétrie directe ou inversée, ou en simili symétrie. Ce jeu en miroir où les valets sont des fantômes, les dames, des fantasmes féminins, et les rois, des musiciens (et parmi eux le compatriote Béla Bartók, mais aussi Yochk’o, bien sûr), est décliné vers d’autres jeux où la symétrie est oubliée au profit de formes plus complexes, comme ce n° 3665 où s’empilent des dépouilles mortuaires blafardes derrière un personnage redoublé à la structure très mécanique, d’un type qui fait penser  irrésistiblement à Fernand Léger.

3585

Et puis, il y a les exceptions, les inclassables, mais aussi en hommage à d’autres artistes, comme ce portrait de femme n°3585, qui nous offre l’énigme de ce visage masqué à la façon de Bellmer, le sexe en moins, ou présent seulement par symbole interposé : ici, la pomme que s’apprête à croquer la belle inconnue. Et ce n° 3571, où l’on hésite à voir un couple (des chevelures, sans doute des visages, mais peut-on être sûr de ce que l’on discerne ?). Une composition hardie où la masse écarlate d’un fond rouge et vert bouteille, disposé en haut du tableau, s’oppose à la virginité de la partie basse, d’un blanc que violent deux coulis filiformes de rouges et quelques particules disséminées. Des formes énigmatiques qui interpellent le spectateur par leur poésie surréaliste. C’est celui-là que je préfère.

0490 - Mixité 1970